35372468_pJ'habite à la campagne, nous sommes en 2017, veille du deuxième tour des élections présidentielles. Nicolas Sarkozy n'a qu'un petit point d'avance contre Marine Le Pen. L'ancien parti socialiste a disparu en quelques années. Ils ont tous lâché l'affaire. Mais ce sera truqué comme en 2012. Beaucoup de manifestants sont allés en prison à cette époque. Certains n'en sont pas encore revenus et nous n'avons pas de nouvelles.
Je m'apprête à  sortir de chez moi et comme il fait déjà nuit, la caméra 1, celle qui fait plus de bruit, s'allume aussitôt. Je me retiens de faire une grimace. Je ne m'y ferai pas. J'entre dans ma vieille voiture, j'ai envie d'une cigarette mais je n'ose pas l'allumer dans le champ de la caméra 2 qui a toujours deux secondes de retard. Aucune maintenance n'est faite. J'ai hâte qu'elles tombent en panne. Ils mettront sûrement quelques temps à les réparer, comme les radars. Un répit. Il est vrai que ces dernières années, ce système a créé pas mal d'emplois, pourtant.
Je roule. J'allume ma cigarette. Mmmmm…  Je suis hors la loi. Il est désormais interdit de fumer sur tout le territoire. Je ne vais pas loin. D'ailleurs nous n'allons plus jamais très loin sans une autorisation spéciale, qui est infernale à obtenir. Je vais voir mes amies. Nous n'avons pas le droit de nous rassembler plus d'une fois par semaine. Il y a longtemps qu'internet m'a été confisqué mais je paye encore, c'est la punition. A la sortie vers la route communale, je dois montrer une carte magnétique. Je ne suis pas obligée de leur dire où je vais, mais ils savent que je ne suis pas là.

Je n'ai pas retrouvé le travail que j'aurais souhaité, je travaille dans une coopérative de légumes OGM. Le bio a été définitivement interdit en 2014. Mais j'y suis bien. Au moins, le patron nous laisse nous exprimer et discuter entre salariés. Le smic n'existe plus. Je gagne 500 euros nets par mois, pour 40 heures de travail. Mais je m'en sors. L'entraide a fait son chemin et désormais, je mange un jour sur deux. J'arrive chez mon amie, je montre ma carte. Bip. Voilà, ils savent où je suis. Pour un temps donné, car à 00 h, je suis obligée de rentrer. Couvre feu oblige.
Le paysage est un champ de ruines, de maisons inachevées, de squatts improvisés, de cabanes de jardin aménagées, de tentes et de véhicules abandonnés. Beaucoup de gens mendient… Je ne peux rien donner. Peu de gens s'arrêtent pour aider d'ailleurs. Une jungle s'organise tout doucement. Il y a longtemps que je n'ai pas de nouvelles de mes enfants partis vivre leur vie. C'est difficile, mais je ne m'inquiète plus.
Dans les villes, les gens n'ont plus le droit d'habiter de trop grands appartements à part les amis du président et membres des gouvernement successifs. Les lieux de culture ont été réquisitionnés et seuls quelques membres autorisés peuvent s'y rendre. La résistance s'est organisée et dans les villes,  il y a désormais des lieux secrets pour se lire de
n617847380_1091978_7481s textes à haute voix, ou écouter des vieilles musiques et voir les quelques films qui restent.
Cependant la plupart des gens sont affamés et épuisés. L'obésité  a pratiquement disparu du territoire. Le taux de natalité est en chute libre, 1,20 enfants par femme. Se soigner coûte dorénavant très cher mais des anciens médecins aident les gens et quelques plantes sont de nouveaux utilisées et clandestinement produites.
Je rentre chez moi, il est 23 h 58, je suis en retard, je vais entendre un petit sermon (la voix du président en personne) en bipant ma carte, mais nous ne sommes arrêtés qu'au-delà d'une demi-heure de retard. Ouf.